Moorea et la légende du lézard jaune

La tragique légende de Moo Re’a : comment l’île d’Aimeho est devenue Moorea

Plongeons ensemble au cœur du patrimoine culturel polynésien. D’après les récits consignés dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (numéro 138), l’île sœur de Tahiti, autrefois appelée Aimeho, doit son nom actuel à une histoire fascinante et tragique : celle du lézard jaune. Voici l’authentique légende de Moo Re’a et de sa famille.

Un enfant pas comme les autres sur l’île de Mai’ao

Tout commence sur l’île de Mai’ao (également connue sous le nom de Tapuae-Manu). Un couple, Temaiatea tane et Temaiatea vahine, y mène une vie paisible. Le destin bascule lorsque la femme tombe enceinte et met au monde… un œuf.

Le mari dépose délicatement cet œuf dans la grotte de Vai onini, près du rivage. Quelque temps plus tard, Temaiatea vahine fait un rêve étrange où elle se voit accoucher d’un enfant à la peau jaunâtre. Le lendemain, lorsque son mari se rend à la grotte, l’œuf a éclos. À sa place se trouve un lézard de la couleur exacte apparue dans le songe. Ils nomment cet enfant Moo Re’a (le lézard jaune) et l’élèvent secrètement dans la grotte.

La fuite vers Tahiti et le terrible voyage du lézard

En grandissant, Moo Re’a atteint une taille gigantesque, finissant par terroriser sa propre mère. Craignant d’être dévorée, elle supplie son mari de l’abandonner. Cédant à l’insistance de sa femme, Temaiatea tane construit une pirogue. Le couple fuit en direction du soleil levant et trouve refuge à Tahiti, sur un pic montagneux de Punaauia qu’ils baptiseront Mai’ao en souvenir de leur île.

Dans sa grotte, Moo Re’a finit par comprendre qu’il a été abandonné. Poussé par l’amour qu’il porte à ses parents, le lézard géant quitte son antre (provoquant un éboulement) et s’élance à travers l’océan pour les retrouver. Mais la traversée est impitoyable. Il doit affronter trois courants redoutables :

  • Teara veri : un courant formé par le vent Maraamu, ondulant comme un mille-pattes.
  • Te Fara : une mer hachée et « épineuse », semblable aux feuilles du pandanus.
  • Te Pu’a : un mascaret d’une violence extrême, créant une écume semblable à de la mousse de savon.

L’échouage à Aimeho et la naissance du nom « Moorea »

Épuisé par sa lutte acharnée contre les éléments déchaînés, le malheureux lézard jaune se noie. Son corps dérive jusqu’à s’échouer sur les rivages de Vai anae, sur l’île d’Aimeho.

Au crépuscule, deux pêcheurs locaux font cette découverte macabre et étrange. Frappés par la couleur de la bête, ils courent au village alerter les habitants en criant :

« E Moo re’a !«  (C’est un lézard jaune !).

mo’o = lézard
re’a = jaune

C’est cet événement marquant qui rebaptisera à jamais l’île d’Aimeho pour lui donner son nom moderne : Moorea.

Le destin funeste du deuxième enfant : le chien Tai Riaria

L’histoire de la famille Temaiatea ne s’arrête malheureusement pas là. Réfugiée à Tahiti, la mère donne naissance à un second enfant, qui s’avère être un chien. Apprenant la mort de leur aîné, le couple retourne vivre à Mai’ao avec ce nouvel animal.

L’histoire se répète : le chien grandit de façon démesurée et effraie à nouveau sa mère. Pour s’en débarrasser, le père utilise un stratagème cruel. Il perce deux coques de noix de coco et envoie le chien puiser de l’eau au puits. Pendant que l’animal s’épuise à tenter de remplir ces récipients troués, les parents s’enfuient une nouvelle fois en pirogue vers Aimeho.

Comprenant la supercherie, le chien court au sommet d’une colline et voit ses parents au loin sur l’océan. Ses hurlements de désespoir terrorisent les habitants, qui le surnomment Tai Riaria. Fou de chagrin, l’animal se roule frénétiquement sur le sol jusqu’à en mourir, bavant et saignant abondamment. Selon la légende, ses contorsions rageuses ont façonné les vallonnements de cette colline de Mai’ao, aujourd’hui appelée Te Hae Uri (la bave du chien).